VII
— On se croirait encore en plein été ! dit Mary Aldin. Elle était assise sur la plage, avec Audrey, juste en dessous de l’imposante bâtisse de l’hôtel d’Easterhead Bay. Audrey, dans son costume de bain blanc, avait l’air d’une délicate statuette d’ivoire. À quelques pas de là, Kay, couchée sur le ventre, exposait son dos bronzé aux rayons du soleil.
Ayant entendu la réflexion de Mary, elle protesta.
— L’eau est terriblement froide !
— C’est, fit Mary, que nous sommes quand même en septembre !
— C’est surtout, répliqua Kay, que nous sommes en Angleterre, un pays où il fait toujours froid ! Parlez-moi du Midi de la France ! Là, au moins, il fait vraiment chaud !
Ted Latimer étendu, à son côté, approuva.
— Ce soleil, dit-il n’est pas un vrai soleil !
— Vous ne vous baignez pas, monsieur Latimer ? demanda Mary.
Kay éclata de rire et répondit pour lui.
— Ted ne se met jamais à l’eau. Il se contente de faire le lézard au soleil !
De la pointe de son pied nu, elle taquinait le jeune homme. Il se leva.
— Promenons-nous ! dit-il. J’ai froid.
Mary les regarda s’éloigner sur la plage et murmura :
— Faire le lézard !… Elle a des comparaisons malheureuses !
— Vous trouvez qu’il a quelque chose du lézard ?
— Oui, et non. Le lézard est peureux et je ne le crois pas peureux.
Mary suivait toujours le couple des yeux.
— Convenez, s’exclama-t-elle, qu’ils vont bien ensemble !
— C’est bien mon avis !
— Ils aiment les mêmes choses, ils ont les mêmes opinions et ils usent du même langage. Quel dommage que…
Mary s’interrompit brusquement.
— Que quoi ? fit Audrey.
Un peu à regret, Mary répondit :
— J’allais dire qu’il était bien dommage que Nevile l’ait rencontrée…
Les traits d’Audrey se figèrent. Son regard prit une certaine fixité. C’était ce que Mary appelait « son regard polaire ».
— Je vous demande pardon, Audrey, reprit Mary. Je n’aurais pas dû dire ça !
— Je préférerais tellement que nous parlions d’autre chose !
— Bien sûr !… Je suis stupide !… Mais sans doute n’ai-je dit ça que parce que je pensais que vous aviez surmonté votre chagrin…
Audrey tourna lentement la tête vers Mary. Son visage était calme, presque sans expression.
— Croyez-moi, dit-elle, je n’ai pas de chagrin à surmonter. Tout cela m’indiffère… et je souhaite de tout mon cœur que Nevile et Kay soient toujours heureux ensemble !
— C’est très gentil de votre part, Audrey !
— Ce n’est pas gentil, c’est sincère. Seulement, je crois inutile de revenir sur le passé. Pourquoi regretter ceci ou cela ?… Ce qui est fini est fini. Pourquoi en reparler ? Il faut vivre dans le présent.
— Je pense, déclara Mary avec simplicité, que des êtres tels que Kay et Ted ne font travailler mon imagination que parce qu’ils sont très différents de ceux que j’ai rencontrés jusqu’ici.
Elle poursuivit, avec une soudaine amertume :
— Vous-même, Audrey, vous avez vécu. Il s’est passé dans votre vie des choses comme il ne m’en arrivera probablement jamais ! Je sais… Vous avez été malheureuse, très malheureuse même… Mais je ne peux pas m’empêcher de croire que c’est encore mieux que… mieux que rien… Le vide absolu !
Elle répéta lentement les derniers mots. Audrey ouvrant de grands yeux, la considérait avec stupéfaction.
— Je ne soupçonnais pas ces regrets ! dit-elle.
Mary, comme pour s’excuser, affecta de rire, ajoutant :
— Bah !… Il s’agit sans doute d’une petite crise de cafard !… Je ne pense probablement pas un mot de ce que je viens de dire…
— Il faut reconnaître, dit Audrey, pensive, que votre existence manque de gaieté. Être toujours avec Camilla, si gentille qu’elle puisse être, lui faire la lecture, gouverner les domestiques, ne jamais s’absenter…
Mary protesta :
— Je suis bien logée et bien nourrie. Il y a des milliers de femmes, Audrey, qui n’ont même pas ça !… Et je suis très contente de mon sort… D’ailleurs, j’ai mes petites distractions à moi !
Audrey sourit.
— Des vices cachés ?
— Pas exactement… Je m’amuse à imaginer des choses… Ça se passe dans ma tête uniquement… Mais, quelquefois, je fais des expériences… Sur les gens… je tâche de voir si, devant ce que je leur dis, je puis les amener à réagir comme je le veux…
— Mais c’est un jeu démoniaque, ça, ma chère Mary !… Je m’aperçois que je vous connais à peine !
— Oh ! c’est tout à fait innocent !… Une distraction enfantine…
Curieuse, Audrey demanda :
— Est-ce que je vous ai déjà servi de sujet d’expérience ?
— Vous, non. Votre cas est à part. Avec vous, on ne peut rien prévoir. Parce qu’on ne sait jamais ce que vous pensez…
— Ça vaut peut-être mieux, conclut Audrey.
Un frisson la secoua.
— Vous avez froid, dit Mary.
— C’est vrai et je vais m’habiller. Vous l’avez rappelé tout à l’heure, nous sommes quand même en septembre !
Mary Aldin resta seule. Elle contempla un instant le miroitement de la mer sous le soleil, puis, fermant les yeux, elle s’allongea sur le sable.
Ils avaient fait à Easterhead Bay un excellent déjeuner. L’hôtel était encore plein, bien que la saison fût sur son déclin. Société assez mêlée, d’ailleurs. Mais qu’importait ? C’était tout de même « une sortie ». Quelque chose qui avait brisé la monotone routine des jours. Une évasion, accueillie par tous avec soulagement. On s’était, pendant quelques heures, senti hors de la pesante atmosphère qui depuis quelque temps écrasait la Pointe-aux-Mouettes. Audrey, sans doute, n’y était pour rien. Mais Nevile…
Mary vit le cours de ses réflexions interrompues par l’arrivée inopinée de Ted Latimer, qui se laissa tomber sur le sable à ses côtés.
— Qu’avez-vous fait de Kay ? demanda-t-elle.
— Elle a été réclamée par son légitime propriétaire.
Il y avait dans le ton une note qui éveilla l’attention de Mary. Elle aperçut Nevile et Kay, qui se promenaient tout près de la mer, sur la bande de sable humide que le flot laissait en se retirant. Son regard se porta ensuite sur Ted. Elle le tenait pour indolent, bizarre et un peu dangereux. Maintenant, et pour la première fois, elle voyait en lui un être jeune qu’on avait blessé.
« Il aimait Kay, songeait-elle. Il l’aimait vraiment. Et puis, Nevile est venu, qui l’a emportée… »
— J’espère, dit-elle gentiment, que vous êtes content de votre séjour…
La phrase était banale, conventionnelle, mais Mary Aldin ne s’exprimait guère qu’en phrases toutes faites. Ce qui comptait, c’était le ton. Il était clair qu’elle offrait à Ted son amitié.
— Je ne m’ennuie pas plus ici que je ne ferais ailleurs, répondit-il.
— Je vous plains…
— Vous dites ça, mais, dans le fond, vous vous en fichez éperdument !… Je suis pour vous un étranger… Et, les étrangers, ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?
Il la défiait du regard.
— Je comprends, dit-elle du ton de quelqu’un qui fait une découverte, vous ne nous aimez pas !
Il ricana.
— Vous vous figuriez le contraire ?
— J’en ai peur.
Songeuse, elle ajouta :
— On a le tort, voyez-vous, de toujours tenir beaucoup trop de choses pour acquises. On devrait être plus modeste. Je l’avoue, l’idée ne me serait pas venue que vous ne nous aimiez pas. Nous avons fait ce que nous avons pu pour vous accueillir comme un ami… Comme un ami de Kay…
— Nous y sommes ! C’est un ami de Kay !
Le ton était acerbe et venimeux.
Mary poursuivit, désarmante de sincérité :
— Je souhaiterais vraiment que vous me disiez pourquoi vous ne nous aimez pas. Qu’est-ce que nous vous avons fait ? Qu’est-ce qui ne vous plaît pas en nous ?
Enflant la voix et détachant les syllabes, Ted répondit :
— C’est que vous êtes des crâneurs !
— Des crâneurs ?
Elle répétait le mot d’un ton pénétré. Le grief était-il fondé ou non ?
Elle réfléchit quelques secondes, puis elle dit.
— Oui. C’est une impression que nous pouvons donner.
Il rectifia :
— Ce n’est pas une impression. Vous êtes bel et bien des crâneurs ! Sûrs de votre supériorité, vous vivez heureux dans un petit cercle fermé, bien séparés du troupeau des vagues humanités. Et, les gens comme moi, vous les regardez comme des animaux exotiques !
— Vous me faites de la peine !
— Est-ce vrai ou non ?
— Ce n’est pas tout à fait vrai. Nous sommes bêtes, peut-être, et sans imagination, mais nous ne sommes pas méchants. Personnellement, je suis assez formaliste et je veux bien admettre que les apparences vous donnent raison. Mais ça ne m’empêche pas d’avoir un cœur, comme tout le monde ! En ce moment même, je regrette que vous soyez malheureux et je souhaiterais pouvoir faire quelque chose pour vous !
— Eh bien ! s’il en est ainsi, c’est très gentil à vous !
Il y eut un silence, puis elle dit :
— Vous avez toujours été amoureux de Kay ?
— Assez…
— Et elle ? Elle vous aimait ?
— Je l’ai cru… Jusqu’à l’arrivée de Strange.
Baissant la voix, et très doucement, elle demanda :
— Et vous l’aimez toujours ?
— J’aurais cru que ça se voyait…
Après un nouveau silence, elle dit d’un ton très calme :
— Est-ce que vous ne feriez pas mieux de vous en aller ?
— Et pourquoi ?
— Parce que plus vous resterez, plus vous serez malheureux !
Il éclata de rire.
— Vous êtes une créature délicieuse, dit-il, mais vous ne savez pas grand-chose des animaux qui rôdent autour de l’enclos où vous vivez enfermée ! Il peut, dans un tout proche avenir, se passer bien des choses !
— Quel genre de choses ? demanda-t-elle vivement.
Il ricana et répondit :
— Patientez ! Vous verrez bien !